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28/06/2010

Jérôme Kerviel : de l'anonyme au Robin des bois de la finance

Ex-Mister Nobody devenu rédempteur pour les riverains : revue des commentaires qui font de l'ancien trader un héros.

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Dans quelques décennies, l'affaire Kerviel restera sans doute comme l'un des premiers contes du XXIe siècle. Ou comment un gentil trader un peu allumé devient le Saint-Georges terrassant le dragon de la Bourse et finalement le rédempteur de la crise financière mondiale provoquée par les banques.
Une stratégie médiatique assumée

Tout d'abord, précisons : dans le débat judiciaire qui les occupe, Rue89 n'a pas à prendre parti entre Jérôme Kerviel et la banque. Depuis le 24 janvier 2008, date à laquelle la Société générale a rendu public la fraude découverte au sein de Delta One, son « desk » star sur le marché des dérivés actions, nous avons consacré dix articles à cette affaire.

En reprenant ces dix articles et les commentaires qui les accompagnent, un constat s'impose : Jérôme Kerviel est devenu petit à petit la parabole incarnée de David contre Goliath.

Il l'a d'ailleurs tellement bien compris, que le prévenu, qui comparaît depuis mardi devant le tribunal correctionnel de Paris, en a fait une stratégie de défense médiatique et judiciaire. Son livre, « L'Engrenage » sorti il y a un mois, le résume d'un trait :

« Je ne suis pas un symptôme de la crise financière, […] je ne suis qu'un homme qui a commis des erreurs au sein d'une banque qui les a longtemps admises, parce qu'elle en tirait profit. »

Un inconnu surgit du chaos

Au départ, personne ne connaît Jérôme Kerviel. Le jeune trader est qualifié de « terroriste » par Daniel Bouton, le PDG de la banque.

Les journalistes n'en savent pas plus. Les premiers commentaires sur Rue89 ne s'attardent pas sur le personnage principal de l'histoire. Pourquoi ? Sans doute à cause du contexte de crise que traverse la finance mondiale. Un environnement jugé responsable du scandale. Fil vert, directeur financier, soutient cette idée :




« La Société générale a inventé tous ces produits dérivés et est victime de sa propre spéculation… »

Ellington est même plus radical :

« Que Kerviel soit à blâmer, voire punir, ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais qui peut croire que personne n'a rien vu ?

C'est soit un gros mensonge, soit une incompétence grave. Dans les deux cas, il faut sévir. »

D'autres, comme vol19, mettent en cause le mode de gestion des crises contemporaines et l'incapacité à percevoir leurs signaux d'alerte :

« Dans tous les cas du point de vue organisationnel, on découvre systématiquement a posteriori dans les “ catastrophes ”, et celle-ci mérite des “ ”, que l'information, c'est à dire des alertes ont été émises avant :
- Titanic, sept messages pour prévenir des icebergs.
- explosion navette Challenger
- alertes terroristes pour le 11 septembre 2001
- catastrophe sanitaire amiante
etc… climat ? »

Certains enfin emploient des termes très durs à l'encontre du trader, à l'image de Joss :

« 1) Quoiqu'on dise M. Kerviel est un “ salaud ” : ce mec a osé jouer tous les fonds propres de son entreprise sur ses propres paris !

C'est tout simplement un mec qui se fout des autres et notamment des 120 000 personnes de la SG qui gagnaient en moyenne 3 ou 4 fois moins que lui.

2) Ensuite M. Kerviel est un “ gros ” menteur : selon lui, il n'aurait pas réalisé le gain de 1,4 Md en décembre 2007 pour ne pas alerter sa direction [sic].

Mais non, c'est tout simplement par ce que 1,4 Md sur un an avec 50 Mds c'est ce que rapporte un livret A ou celui de la caisse d'épargne… SANS AUCUN RISQUE…
Un vrai tocard des marchés ce JK oui ! »

Bref, personne ne songe à lui trouver la moindre circonstance atténuante. En particulier les riverains qui connaissent ce milieu du trading, comme anti_cons :

« On aurait tort de hurler avec les loups. Bien sûr, la Société générale a fauté. Son image est atteinte. Elle sera peut-être vendue.

Mais le modèle économique des dérivés actions n'est pas mort. D'abord, arrêtons les fantasmes collectifs sur le thème “ on nous cache tout, on nous dit rien ”.

Il est impensable que Daniel Bouton, le PDG de la banque, ait cherché à mettre sur le dos d'un trader indélicat des pertes générées ailleurs.

Il va y avoir une enquête pénale et aucun dirigeant de la banque, dont la fortune est depuis longtemps établie, n'a envie de terminer en prison pour sauver son job.

Autre point important, le contrôle interne a failli. Mais pas sur son cœur de métier. L'expertise de la Société générale, c'est de concevoir, valoriser puis vendre des produits financiers sophistiqués, tout en minimisant le risque résiduel sur son bilan. Compte tenu des sommes en jeu, il vaut mieux ne pas se rater. »

Le placement en détention provisoire de l'intéressé pendant 38 jours ne va pas jouer en sa faveur.
La reprise en main de la parole publique

Un an plus tard, « JK » a quitté la prison de la Santé. Il a aussi changé d'avocats et de conseiller en communication.

Et comme vous allez le voir, le vent commence à tourner. Comme de nombreux riverains, Jma14 prend partie pour le trader avec un argument de « bon sens » :

« Chères journalistes,
Il serait peut-être bien de préciser que ce n'est pas Kerviel qui a perdu 4.9 Mds, mais la Société générale.

Le plus bête des traders vous dira que tant que vous ne sortez pas d'une position, vous n'avez rien perdu et rien gagné. Qui est sortie de la position ? La Société générale toute seule après avoir viré Kerviel, la semaine qui a suivi. »

L'impression que le jeune homme a été happé par l'ivresse des marchés commence à dominer les discussions, ainsi que le décrit le luron :

« Le scénario le plus probable dans cette affaire est que les dérapages de Kerviel étaient connus et couverts par sa hiérarchie, du moins la plus proche, et jusqu'à une certaine date, puis que Kerviel a dérapé hors de tout contrôle dans les dernières semaines, enivré par ses énormes profits potentiels. »

Pour comprendre ce premier revirement, il faut savoir qu'à ce moment là, Jérôme Kerviel a eu plusieurs contacts avec la presse.

Par des entretiens « on » ou « off the record ». Le premier à tirer est le journal Le Parisien, avec des propos que Kerviel conteste mais qui donnent le ton de ce que sera sa défense : « Je suis victime d'un système ».
Jérôme Kerviel ? Un martyr de la justice

Ce long et patient travail de l'opinion va porter ses fruits. Rue89 en fait l'expérience le 3 avril 2009, lorsque nous publions le procès-verbal de synthèse de l'enquête menée par les juges Van Ruymbeke et Desset.




Lors de cette audition, dont la retranscription est longue de 32 pages, Jérôme Kerviel multiplie les demi-aveux, reconnaissant la plupart des faits qui lui sont reprochés.

Mais les internautes ont une tout autre vision du dossier… Ils s'en prennent à notre travail, comme thanatos70 :

« Quand est-il de la présomption d'innocence ? ? ? Les procès-verbaux sont-ils donnés aux journalistes ou sont-ils volés par les journalistes ? ? ? J'en ai un peu marre de ce système d'information qui nous manipule, une fois dans un sens, une fois dans l'autre ! ! ! »

Même critique de la part de neopingouin :

« Je ne comprends pas que Rue89 ait publié cet article sans au moins une mise en garde, et se positionne implicitement en juge de Jérôme Kerviel et/ou du système bancaire. Et, du même coup, invite ses lecteurs à faire de même. »
Remarque : ce type de reproches ne nous est jamais adressé lorsque nous publions des documents sur d'autres dossiers judiciaires sensibles. Jérôme Kerviel a donc définitivement droit à l'indulgence publique, telle que l'exprime Eric Loic :

« Monsieur Kerviel est un ouvrier spécialisé de la finance, rien de plus, il est une victime de l'absurdité des lois, du code du travail, du code civil et d'un code monétaire et financier…

Il n'a fait qu'une faute professionnelle, partagée avec sa banque et tout un système… et il est entré dans l'absurdité des autres, pour les autres ? Monsieur Kerviel, à ma connaissance n'a tué personne… dans cette absurdité. »

Certains voient en lui un « Rastignac », d'autres le comparent à « l'épicier de Tarnac », oubliant ainsi la réalité d'un dossier judiciaire dont il sera difficile de faire abstraction dans les prochaines semaines.

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